Histoire

Le nom de Loubens est celui d’une ancienne famille originaire peut-être du Béarn, et déjà installé près de La Réole en Gironde avant l’an 1000 (Dizanner de Loubens, en 980). Il existe un village de Loubens à 5 km de La Réole, et deux autres châteaux portent ce nom dans cette région, l’un à Sainte-Croix du Mont et l’autre à Grisols de Guyenne. En 1096, Guillaume de Loubens, le chevalier au loup ravissant d’or, partit pour la première croisade avec Raymond IV de Saint-Gilles, Comte de Toulouse, et s’illustra particulièrement sous les murs de Tripoli en compagnie de Raymond de Turenne en 1099. On ne saurait préciser à quelle époque furent crées, par cette même famille, les deux fiefs qui portent leurs noms dans notre région. Le château de Loubens en Foix près de Pamiers (qui a été détruit) est mentionné comme existant en 1152. En ce qui concerne celui-ci, nous savons que cette famille y était installée dès le XIIIe siècle, mais qu’elle n’avait pas (ou pas su) garder la totalité des droits seigneuriaux, et pendant de nombreux siècles les Loubens porteront le titre de seigneur de Verdalle, localité située à 25 km d’ici au pied de la Montagne Noire, avant de posséder sans contestation possible et sans partage celui de Seigneur de Loubens.

Nous connaissons par la généalogie certifiée, déposée à l’ordre de Malte, la succession des chefs de famille depuis Rogier de Lobens en 1250, puis chevalier Lobens Ier de Lobens, inhumé en 1288 dans l’église des Jacobins de Toulouse, jusqu’à l’extinction de la branche aînée en la personne de Charles-Louis décédé en 1711 et sa sœur Marie-Anne, Comtesse de Bournazel. Les preuves antérieures à cette généalogie furent détruites dans un incendie du château au XIVe siècle.

Au Moyen Age, deux Loubens-Verdalle, hommes d’église, se distinguent :
     • En 1310, Pierre de Loubens, recteur de l’université de Toulouse
     • Quelques années plus tard, le 5 décembre 1337, Arnaud de Loubens fondera à Toulouse le collège de Verdalle, un des premiers établissements universitaires. Il fut évêque de Maguelonne en 1339 et conseiller du Pape Jaques Fournier, connu sous le nom Benoit XII.

En 1503, Sanche de Loubens tentera de racheter la totalité des droits seigneuriaux au chapitre de Caraman, mais cet acte fut cassé en 1508 au profit d’Antoine d’Anticamerata et
puis son fils François, et ce n’est que le 3 janvier 1578 que les Loubens, en la personne de Jacques, redeviendront définitivement les uniques seigneurs. Nous devons à François d’Anticamerata des lettres patentes d’Henri II portant sur la réglementation des foires et marchés de « Lobens », institution qui a survécu avec des fortunes diverses jusqu’en 1965.

Dans le premiers tiers du 16ème siècle, vont naître à Loubens deux frères, Jacques et Hugues.

Jacques fera une brillante carrière militaire, Maréchal de Camp, Gouverneur de la ville de Béziers, Chevalier de l’Ordre du Saint Esprit et de l’Ordre de Saint Michel, Conseiller d’État. C’est lui qui reconstruisit le château vers la fin du 16ème siècle (1585), et qui donna à peu près l’aspect que nous lui connaissons grâce à une expertise des années 1700.
Antérieurement, il est vraisemblable que le périmètre qui passe par la tour d’observation, le pont-levis et la façade ouest du château existaient, mais que le logis seigneurial était plus modeste. Peut-être aussi le château fut-il détruit au cours des conflits religieux ? Vers 1750, l’église de Loubens était en ruines, des troupes campaient dans les chapelles ouest
et les pierres de l’église étaient employées à fortifier le château.

Hugues, son frère, né à Loubens en 1531, fut présenté à 15 ans aux Prieurs de l’ordre de Malte de Saint Jean de Toulouse, il se fit très vite remarquer par son courage et sa compétence. Lors d’un combat de Tunis près de Zoarre, il sauva la bannière de l’ordre de Malte à la nage et en 1567 il était à Malte lors du siège de Soliman.

Remarqué pour son sens de la gestion, on le nomma Gouverneur des Greniers, puis un peu plus tard Commandeur de l’Artillerie. Doué pour la diplomatie, il fut envoyé comme
ambassadeur à Rome, lors des conflits de la succession des Grands Maîtres, ce qui lui valut l’amitié du pape et indirectement le titre de grand commandeur puis de grand Maître en 1582, le chapeau de Cardinal et le titre de Prince. Il régnera 14 ans , exerçant une autorité sévère qui lui valut parfois d’être contesté, dans un luxe qui était bien de son époque chez un grand seigneur. Il dînait en musique dans les salons décorés de fresques relatant les principaux épisodes de sa vie. On lui doit la construction du Palais Verdala, qui sert actuellement de résidence d’accueil au Gouverneur Maltais.

Enluminure d'un antiphonaire aux armes du grand maître de Verdalle.

La réussite de cette famille va conduire les deux générations suivantes à de brillantes alliances : Hugues II épousera Louise, fille du Duc d’Arpajon d’une des familles les plus
illustres du Rouergue. Son fils Jacques II épousera lui aussi une nièce, Eléonore d’Arpajon. La seigneurie de Loubens s’étendra à cette époque sur les 3/4 de celle d’Auriac et le 1/3 du Fajet. Pourtant ces deux mariages vont modifier le centre de gravité de leur bien, et entraîner en grande partie l’abandon de Loubens et de Verdalle au profit des châteaux de Durenque et de Broquies en Rouergue. Les trois dernières générations Hugues II, Jacques II et Charles-Louis y vivront le plus souvent. Loubens reste surtout la terre sacrée des ancêtres. C’est dans son église que Jacques Ier de Loubens demande d’être enseveli dans la sépulture de ses père et mère.

À la génération suivante, Louise d’Arpajon veuve d’Hugues II, demande elle aussi dans son testament d’être enterrée dans l’église de Loubens auprès du tombeau de son cher mari, et qu’il soit appelé à son enterrement 33 prêtres et 33 pauvres, veuves et orphelins des terres de Loubens. Il est donc probable que la dépouille de ces illustres personnes demeure encore dans notre église, sous le choeur rehaussé au 18ème siècle. Le dernier des Loubens, Charles-Louis, mourut sans enfant la 17 août 1711, mais le nom de cette famille lui survécut, d’abord dans la descendance représentée actuellement par la famille Laurens-Castelet, puis dans celle issue de Jehannot, l’oncle du cardinal, installée dans le Combraille, et qui compte encore de nos jours de nombreux représentants.

Charles-Louis légua tous ses biens à sa sœur Marie-Anne, épouse de Raymond de Buisson, fils de Jean, Marquis de Bournazel et Sénéchal du Rouergue. Ce fut leur fils Claude de Buisson, qui après avoir dissipé son énorme fortune, pour faire face à ses créanciers, vendit la Seigneurie Loubens en 1771 à Joseph-François Gounon. Jean de Buisson, fils du précédent, époux de Petronille de Riquet-Bonrepos Caraman, fit un procès au notaire, mais en vain, pour tenter d’annuler cette vente. Au cours des soixante et quelques années pendant lesquelles Loubens appartint aux Bournazel, le château, quasiment abandonné, à l’exception d’une pièce ou deux, servait de grenier.

Joseph-François Gounon, écuyer, ancien capitoul, était un des quatre frères Gounoun qui régnaient alors à Toulouse, tous quatre séparément sur une sorte d’empire du négoce. Il est très représentatif de cet homme nouveau du 18ème siècle, intelligent, avisé et de plus en plus cultivé. Il remet de l’ordre dans la seigneurie et dans les domaines. 1780, une grosse cloche, qui est toujours à Loubens, est fondue ici-même dans la « basse-cours » du château. Il donne les pierres d’une tour, actuellement démolie, pour surélever le chœur de l’église, orné d’une très belle table de communion en fer forgé de cette époque. La partie gauche de la façade côté midi du château est entièrement reconstruite. La révolution arrive, Joseph-François évite de justesse son arrestation. Prudemment, il se retire dans son domaine de Fourquevaux (actuellement le château de Catelan), il y meurt en 1802.
C’est surtout son fils Jean-Mathieu, qui au retour des Armées Révolutionnaires, s’occupera de la gestion de domaine. Nous lui devons l’essentiel des aménagements modernes, les
grandes pièces sont cloisonnées, des ouvertures crées, les toitures refaites. Le projet du jardin classique ne sera jamais exécuté, mais la maison autrefois abandonnée revivra.

Jean-Mathieu fut avec les goûts de son époque un amateur d’art éclairé, créateur avec son voisin du château Scopon, le Marquis de Castelane, de la très curieuse « Société des Amis des Art » qui achetait collectivement des oeuvres d’art, les exposait , et les tirait au sort entre les souscripteurs. Cette Société se transforma ensuite et devint la Société Archéologique du Midi.

Jean-Mathieu fut également secrétaire de l’Administration de l’École des Art et Sciences de Toulouse, en quelque sorte notre École des Beaux Arts et Métiers d’Art réunis, qu’il dirigea avec autorité, et un des présidents de la Société d’Agriculture de la Haute-Garonne. Grand collectionneur, sa bibliothèque et ses oeuvres d’art furent dispersés en 1825, après sa mort en son Hôtel du 2 , rue d’Aussargues(actuel Hôtel de Roquette), par sa veuve en vente publique.

Marie-Ombeline Marqie de Fajac, son épouse, fut la malheureuse fille du Président Marquie de Fajac, guillotiné en 1794 avec ses pairs du parlement de Toulouse. Mal préparée aux affaires et très autoritaire, sa longue gestion jusqu’à la majorité de ses enfants fut assez catastrophique. Son mérite le plus évident pour nous fut d’avoir donné naissance à huit
enfants dont cinq survivront, qui nous sont très proches par l’énorme correspondance qu’ils nous ont léguée (30 000 pages). Je vous parlerai surtout de Victor et de Jules.

Jules est un personnage vraiment extraordinaire, sa curiosité intellectuelle et sa culture dépasse tout ce qu’on peut imaginer ; malheureusement cet homme misanthrope n’a vécu que pour lui-même. Il a bien tenté dans sa jeunesse et sans illusion de lancer une publication "La Bibliothèque Romane" dont les ouvrages étaient modestement signés du pseudonyme « un indigène », destinée à faire connaître à nos concitoyens des textes de langues romane. À notre connaissance trois de ses livres furent publiés, dont nous retiendront surtout les longues préfaces qui sont vers 1840, un magnifique manifeste pour l’Occitanie. Il écrira par la suite un livre beaucoup plus important « Essai sur le gouvernement de la Castille au 16ème siècle », où l’information est puisée à la source au cours de longues randonnées en Espagne, dont nous avons garé les notes, les factures d’auberges et les billets de diligence. Malgré ce titre austère, ce livre est moderne, d’une lecture facile et d’une réflexion profonde.

Jules avait horreur du froid, et l’hiver arrivant il allait s’installer autour de la Méditerranée, en Andalousie, Égypte, Sicile, Algérie ou plus loin, Canaries…etc. car il avait conservé de sa vie d’officier de Marine, qui dura 10 ans, des habitudes de sobriété, de solitude et le goût des voyages. Ici à Loubens, nous lui devons ce qui reste des colonnades, le petit temple rond qui était une salle de bain sur une citerne, l’architecture des communs vers 1850 et diverses menuiseries dans château. Nous savons qu’il collabora à de nombreuses revues en publiant des essais de technologie de médecine, d’économie, d’histoire de l’art, de théâtre et même un article prophétique en 1868 : « Pourquoi nous perdrons l’Algérie ». Vers la fin de sa vie, Jules devint de plus en plus sauvage et son frère Victor qui l’aimait beaucoup, nous dit dans une lettre « Jules arrive à Loubens avec son sinistre environnement ». Il mourut en 1894 à Nice et emporta avec lui dans sa tombe son mystère et son immense savoir.

Pendant que Jules faisait à Paris ses études d’Officier de Marine, Victor, son frère préparait Polytechnique (école où entrèrent également ses frères Léo et Odon). Victor rêva de gloires militaires, mais devant la paix, il se voulut peintre et passa presque dix années de sa vie en Italie. À vrai dire son talent s’exprime beaucoup mieux dans sa correspondance et ses écrits que dans la peinture, qui est ici représentée par des copies des noces de Cana de Véronèse et deux autres peintures historiques. Nous venons récemment de découvrir qu’il publia de nombreux articles dans l’Encyclopédie Moderne sur les sujets d’histoire et d’histoire de l’art. Il fut dans sa jeunesse ami Théophile Gautier, de Gerard de Nerval, fut en relations avec Viollet-le-Duc avec lequel il se brouilla et avec bien d’autres personnages moins connus aujourd’hui, qui ont joué un rôle dans la vie politique ou artistique.

Personnage intègre, idéaliste, quelquefois maladroit, son effacement volontaire fut regretté de la plupart de ses amis, car il avait beaucoup de talent, de l’humour et de dons d’écrivain. L’oeuvre de Victor reste à mettre au clair. Il épousa Amélie Lavielle, fille d’un Député des Basses-Pyrénées et Conseiller à la Cour de Cassation. Ce fut un mari et un père exemplaire. Je vous citerai également un autre frère, brillant mais mort trop jeune, Léo. Il épousa une des filles du Marquis d’Aiguevives. C’est elle qui léguera à la famille de Lassus le domaine de Pechbonnieu que le Baron Pierre de Lassus a appelé Loubens en mémoire de sa tante.

À la génération suivante, il ne va rester à marier qu’une fille ; Clotilde-Louise de Gounon-Loubens qui épousa le Marquis d’Orgeix. Son fils, le Vicomte Henri d’Orgeix fut un amateur de théâtre éclairé, il monta dans sa jeunesse de nombreux spectacles, je ne citerai que le drame d’Armand Sylvestre « Griselidis », mis en scène par Armand Pratviel, qui fut joué ici même en 1925, entre les deux tours du château et obtint un succès mémorable.